ENTREVUE

Entrevue réalisée par HeleneCaroline Fournier, experte en art et théoricienne de l’art, pour le compte du CIAAZ, avec Jean Potvin, artiste de Québec, ce 7 mars 2017.

 

ENTREVUE AVEC JEAN POTVIN

ArtZoom : Est-ce que vous pensez que l’art visuel est en perpétuelle évolution? Avec votre expérience, avec ce que vous avez vu, vécu et/ou entendu, en tant qu’artiste, pensez-vous que l’art visuel restera «traditionnel» ou si vous pensez que l’art visuel penchera de plus en plus avec la technologie ? Jusqu’où ira la présence technologique dans l’art ? Jusqu’où pourrait-on dire «ceci reste de l’art»? Y aura-t-il un moment où l’art sera dénaturé au profit de la performance informatique, selon vous?

Jean Potvin : L’art actuel est en perpétuelle évolution mais, malheureusement, pas nécessairement dans le sens uniquement de l’intelligence et de l’imagination humaine comme dans le passé. L’évolution actuelle est peut-être trop souvent reliée aux technologies informatiques relativement faciles d’utilisation pour qui en apprend la manipulation. Ce qui n’est pas nécessairement un mauvais outil en soi, si utilisé de façon raisonnable.

Mais, est-ce possible que le côté «utilisation» technologique élimine quelque peu la débrouillardise et la dextérité reliées à la qualité intrinsèque d’une oeuvre inhérente au talent de l’artiste ? L’utilisation à outrance de la technologie pour créer une ou des oeuvres avec de bons logiciels «créatifs» peut certainement donner quelque chose d’extraordinaire mais est-ce de l’art ? Est-ce le logiciel sophistiqué ou l’artiste le véritable créateur ? L’art est, selon moi, déjà dénaturé par la capacité de création de certains logiciels…

À chaque siècle sa technologie. Peut-on interdire le marteau pilon à compresseur au forgeron d’art ? Peut-on interdire la découpeuse laser à l’artisan du métal ? Peut-on interdire un logiciel tel Photoshop à l’artiste en art visuel ? Certainement non. Cependant, aussi sophistiqué qu’il puisse être «l’outil» ne doit pas devenir plus créatif que celui qui l’utilise. Certains logiciels y parviennent en créant de façon aléatoire des figures ou oeuvres abstraites.

Oui actuellement dans bien des cas, malheureusement, l’art est dénaturé au profit de la performance informatique car, particulièrement en art visuel, certains logiciels peuvent faire transparaître de l’art où il n’y en a pas. Alors dire «ceci est de l’art» sera de plus en plus difficile à évaluer en raison de l’intelligence artificielle de certains logiciels.

ArtZoom : On dit souvent que les artistes sont des êtres solitaires, qu’ils sont «seuls», que ce sont des individus « différents des autres », êtes-vous de cet avis? Vous sentez-vous seul(e)? Êtes-vous fondamentalement solitaire? Ou avez-vous besoin de vous entourer de gens pour créer?

Jean Potvin : Pour créer il faut réfléchir, se concentrer, se questionner et remettre en question la perception des êtres, des objets, des lieux et des évènements qui entourent et interpellent l’artiste. Donc, effectivement, la solitude plus ou moins fréquente est nécessaire. Un artiste, même lorsqu’il est solitaire, parce qu’il est dans son monde intérieur, n’a pas nécessairement le sentiment d’être seul.

Comment créer sans être fondamentalement solitaire à certaines périodes où il est nécessaire de mettre les éléments en place pour obtenir une finalité qui est l’œuvre ? Particulièrement en art visuel, j’ai toujours été ébahi d’entendre des gens dire qu’il leur était nécessaire d’avoir des gens autour d’eux pour créer.

ArtZoom : Quelle est votre source d’inspiration? Et que faites-vous pour conserver votre motivation à créer ?

Jean Potvin : Tout peut être une source d’inspiration. La nature changeante des paysages, le comportement des animaux et des gens, même une pensée exprimée de façon semblant anodine. Pour créer, l’artiste ne parle pas de motivation de créer mais de besoin de créer. Créer est une drogue douce et il peut y avoir occasionnellement une période de latence. Mais ce besoin de créer est toujours présent chez le véritable artiste. Il refait invariablement surface et nécessite de se remettre à nouveau à l’oeuvre.

ArtZoom : Est-ce que votre famille a été solidaire de votre décision de « devenir » artiste ou si elle vous a découragé en disant que c’était difficile d’en vivre? Comment s’est fait cette décision de devenir artiste professionnel(le)? Quelle a été la réaction de votre famille à l’époque ? Quelle est la réaction de votre famille aujourd’hui ?

Jean Potvin : Aucune réaction familiale de solidarité n’est nécessaire pour devenir artiste. Peu importe, j’ai toujours considéré qu’on ne devient pas artiste mais qu’on naît artiste. Le talent et le besoin de créer sous différente forme s’affirme relativement dès le jeune âge et s’accentue au fil des ans. Les proches, famille et amis, considèrent alors généralement ce besoin créatif comme naturel. Ils considèrent le fait comme une chose allant de soi, commentent et apprécient tout ce qui en ressort selon chacun leur perception.

ArtZoom : A quel moment vous êtes-vous intéressé(e) à l’art? Lorsque vous étiez enfant ou une fois adulte?

Jean Potvin: Comme je l’ai antérieurement mentionné, j’ai toujours considéré qu’on ne devient pas artiste mais qu’on naît artiste. Donc celui qui a un tel tempérament artistique s’intéresse forcément au domaine dès son jeune âge sans nécessairement créer constamment. La fréquentation des galeries d’art et des musées l’attire ainsi que les livres sur le sujet. Et cet intérêt se continue, au fil des ans, et se concrétise généralement dans un domaine particulier.

ArtZoom : Quels ont été les obstacles majeurs que vous avez rencontrés au cours de votre carrière? Pensez-vous que tous les artistes passent par les mêmes obstacles? Ou si vous pensez que chaque artiste a ses « propres » obstacles?

Jean Potvin : Il faut penser que peu d’artistes peuvent vivre décemment de l’art visuel particulièrement au Québec. Il ne faut pas se le cacher, encore aujourd’hui, hélas, peu de gens ont la culture «nécessaire» et les connaissances pour apprécier l’art comme il se doit. Les choses évoluent, mais très lentement. Même qu’actuellement, on semble en perte de vitesse à ce sujet.

Mais, nonobstant ce fait, chaque artiste rencontre nécessairement aussi des obstacles qui lui sont propres. Par contre, le premier obstacle habituel à chacun est généralement le besoin d’une carrière en parallèle pour apporter un revenu pour vivre décemment.

Aussi, les artistes sont confrontés au peu de connaissance des gens sur leur travail, le peu d’ouverture des galeristes qui se concentrent sur un groupe restreint d’artistes reconnus comme faisant de l’art «commercial», les pourcentages indécents souvent prélevés sur les ventes, le peu de publicité lors d’évènement, etc.

ArtZoom : Quel est le souvenir le plus heureux de l’une de vos expositions gardez-vous en sou-venir? Quel serait le souvenir le plus malheureux ?

Jean Potvin: Après de nombreuses années dans le domaine des arts visuels, les souvenirs les plus heureux sont faciles à énumérer: Les bonnes années au cours desquelles le marché était meilleur. Les ventes régulières de plusieurs tableaux au fil des mois en galerie et aussi lors des vernissages. Voir des gens découvrir tout à coup l’art et s’informer avec intérêt sur le travail que nécessite la réalisation d’une oeuvre. Voir de jeunes enfants visiter les galeries d’art et les musées avec leurs parents et/ou professeurs et poser de nombreuses questions sur l’art.

Les souvenirs les plus malheureux sont: de voir dans les dernières années d’excellentes galeries d’art, dont les galeristes étaient de véritables connaisseurs, fermer leur porte par manque de clients. Aussi, voir de nouvelles galeries émerger avec des propriétaires s’improvisant connaisseurs devenir galeristes sans de réelles connaissances en art et se donner le droit de commenter les oeuvres de façon parfois cavalière…

Également, parmi les choses malheureusement constatées, voir certains artistes diluer leurs oeuvres en reproductions de toutes sortes: sur giclées, cartes de souhaits, photocopies, signets et autres supports communs allant presque jusqu’à la reproduction sur papier hygiénique. Ils pensent donner plus de valeur à leur production, avoir ainsi plus de diffusion et augmenter leurs revenus ce qui est malheureusement faux.

ArtZoom : Qu’est ce qu’il faudrait améliorer dans le domaine des arts visuels, au niveau professionnel, selon vous pour améliorer la qualité de vie des artistes professionnels ?

Jean Potvin: Ce qu’il faudrait améliorer dans le domaine: La diffusion des connaissance en art, l’ouverture d’esprit des gens face aux oeuvres présentées, l’accessibilité pour les artistes à plus de lieux d’expositions. Aussi, faire comprendre à nos élus qu’il faudrait cesser de fermer des galeries publiques dans les bibliothèques. Beaucoup de gens ont découvert les arts visuels en visitant les galeries intégrées aux bibliothèques et non simplement en raison de quelques oeuvres accrochées au mur du fond.

Autres choses à améliorer : que les gouvernements fédéral, provincial et municipal cessent de nommer des élus qui ne connaissent rien aux arts. Ils nomment des incompétents responsables de ce secteur en se disant qu’il faut les récompenser pour service rendu dans un secteur, tel que les arts, où ils seront moins à risque de manques de jugement qui serait politiquement coûteux.

ArtZoom : Si vous aviez un conseil à donner à un(e) jeune artiste qui désire se lancer dans le domaine, quel conseil lui donneriez-vous?

Jean Potvin : Les meilleurs conseils à donner à un jeune artiste qui se lance dans le domaine pourraient être: considérer que peu d’artistes vivent exclusivement du revenu de leur art, et particulièrement au Québec. Alors à moins d’être issu d’une riche famille, de vivre d’un héritage, de connaître un généreux mécène, d’un gain à la loto, d’un(e) conjoint(e) qui t’apportera un revenu d’appoint, ou d’un travail régulier en parallèle, prépare-toi à vivre assez pauvrement. Et même en ayant un talent exceptionnel, surtout demeurer humble, car il y a toujours de meilleurs artistes que toi, même si on encense ton travail et ton imagination.

Aussi, réalise des oeuvres sur des sujets de ton choix et si les gens les aiment tant mieux et s’il les détestent considère que c’est leur problème pas le tien car tous ne peuvent aimer les oeuvres que tu réaliseras. Méfie-toi des spécialistes de la critique qui n’ont pour seul talent de dénigrer par jalousie les oeuvres que tu créeras. Accepte seulement les critiques des gens qui ont des connaissances réelles en art ou du talent reconnu dans le domaine et ayant fait leur preuve.

Mais peu importe, fais la part des choses car il faut en prendre et en laisser car c’est toujours toi qui décideras de t’exprimer selon ton imagination, tes connaissances, ton talent et ton inspiration. Aussi, évite les commentaires négatifs sur le travail de tes pairs et donne ton avis ou des conseils sur le travail d’un artiste uniquement à la demande de celui-ci.

ArtZoom : Pensez-vous que l’artiste contemporain doit obligatoirement exposer dans un autre pays pour obtenir une reconnaissance professionnelle dans son propre pays? L’adage « nul n’est prophète en son pays » est-il vrai, selon vous ?

Jean Potvin: Il est toujours vrai, autant dans le domaine des arts que dans tous les autres domaines que nul n’est prophète dans son pays. Malheureusement, sans être une obligation d’exposer dans un autre pays, ça semble grandement aider pour la reconnaissance. De bons exemples, pour n’en nommer que quelque-uns: Jean-Paul Riopelle, Jean-Paul Lemieux ou Corno…

Lorsqu’on parle d’exposer dans un autre pays, nous ne parlons pas du petit monsieur ou de la petite dame qui expose une fois un tableau à l’étranger et se vante à l’excès dans son CV «d’avoir été reconnu(e) à l’international» mais d’artistes ayant fait des solos à l’étranger et d’y avoir même résidé une certaine période.

En définitive, la vie d’artiste n’a jamais été et ne sera jamais facile. Particulièrement au Québec, où la culture semble encore malheureusement et curieusement qu’à un stade de développement. Il y a encore des galeries, j’en ai moi-même entendu, où le galeriste recommande aux clients «achetez des peintres morts c’est plus rentable à long terme».

Et il y a aussi encore des visiteurs lors des vernissages pour dire «vous avez fait des beaux cadres». Soyons patients, nous partons de loin et nous devrons aller encore plus loin car, au Québec, et, particulièrement à Québec, le sport prévaut sur la culture et les élus prouvent régulièrement qu’ils ne sont pas des amateurs d’art.