ENTREVUE

Edith Liétar répond aux questions de Chantal Brunelle qui fait une entrevue pour le compte d’ArtZoom, octobre 2009

 

De quelle manière votre création actuelle est-elle influencée par votre formation et vos expériences dans le domaine de la mode ?

Les cours d’impression sur textile, de dessin de mouvements, formes et couleurs ont influencé ma façon de peindre car la mode est une porte ouverte sur la fantaisie, l’interprétation : il n’y a pas de limite, tout est possible en peinture aussi ! C’est pour cette raison que mes personnages bougent, les vêtements sont en mouvement, les couleurs sont intenses. Mes fleurs ne sont pas figées. Il m’arrive d’insérer des papiers ou des tissus imprimés ou peints par mes soins, ou encore des textures. Je laisse aller ma créativité et cette douce folie s’exprime librement. En fait, la mode et a peinture sont de parfaits compléments.

J’aime les défis. Les expositions à thème en sont : c’est aller vers l’inconnu, pousser son art à l’extrême.

Vous êtes québécoise d’origine Belge, ayant connu les deux cultures, décrivez-moi la place qu’occupe l’art dans le cœur des gens, la différence d’ouverture d’esprit face à l’art dans chacune d’elle. Cette différence se reflète-t-elle dans le style des œuvres exposées en galerie ?

En Europe, l’art occupe une place très importante dans le cœur des gens. Cela fait partie de leur culture. Les Européens ont une longueur d’avance dans le marché de l’art. La peinture et toutes les autres formes d’art remontent à plusieurs siècles. Les gens sont entourés d’art depuis leur tendre enfance, les parents les initient très rapidement en leur faisant visiter des musées ou en les emmenant à des expositions.

Au Québec, le marché de l’art est jeune. Les gens commencent à s’y intéresser et tout doucement l’art prend sa place mais cela n’a pas le même sens et demeure très secondaire. Les gens achètent des reproductions, des posters, etc. et ce n’est qu’une minorité qui achète des œuvres originales.

Beaucoup de personnes sont encore très attachées à des scènes représentant des endroits connus, à des paysages conventionnels. Le public a peur de s’aventurer en dehors de ces représentations traditionnelles.

Pour le plaisir, décrivez-moi le cheminement d’une œuvre. De votre idée qui germe en vous, le moment où vous prenez vos pinceaux en main, jusqu’à la réalisation complète de votre œuvre, en passant par l’ambiance de travail (musique, atelier, etc.).

L’idée qui germe en moi est en réalité une foule d’idées qui se bousculent dans ma tête ; je les garde en mémoire et un jour elles seront mises sur mes toiles.

Le déclic se fait à partir d’un rêve, d’un souvenir, d’un sourire, d’une randonnée, d’un voyage, d’une chanson, d’un fait divers, et j’en passe !

Le matin, après le déjeuner, je m’isole dans mon atelier, je m’installe devant ma ou mes toiles (oui, il m’arrive de travailler sur plus d’une toile en même temps !), je rentre dans ma bulle et me concentre. Je pars à l’aventure en appliquant des couches de couleurs qui m’inspirent à cet instant précis. Je les juxtapose en laissant libre cours à ma spontanéité et à mon intuition ; la réflexion vient ensuite : la toile est-elle équilibrée ? les contrastes sont-ils bons ? etc.

Je me sers de pinceaux, de la spatule allant même jusqu’au toucher tactile, usant de différentes techniques, certaines nécessitant des interruptions entre les diverses applications de couches de peinture. J’aime toucher la matière et laisser mes doigts courir sur la toile, sans doute des réminiscences de ma formation en mode.

Il m’arrive aussi de partir d’un dessin sur ma toile et d’imaginer la suite. Toute cette création se fait en écoutant de la musique rythmée ou du jazz, et quelques fois dans le silence total.

On dit souvent que les artistes sont des êtres spéciaux, à part des autres. Y a-t-il un type de personnalité qui engendre un artiste ? Votre enfance a-t-elle été différente ? Quel genre de petite fille étiez-vous ?

Je ne peux pas dire qu’il y a un type de personnalité qui engendre un artiste, mais peut-être des gênes et certainement l’influence du milieu : dans ma famille il y avait des artistes.

Je suis la dernière d’une famille de 4 enfants, et la seule fille… j’ai eu une enfance tr ès heureuse entourée d’amour et d’art.

Petite fille, j’adorais dessiner et coudre des robes pour mes poupées. J’attendais le dimanche avec impatience pour aller visiter ma grand-mère dans une maison pour personnes âgées et là je courais à l’étage retrouver une personne non-voyante qui a marqué mon enfance et m’a donné toutes les couleurs qu’elle portait au fond de son cœur, sa joie de vivre malgré son handicap. Ceci a sûrement influencé ma vision de la vie et ma démarche artistique.

Dans votre démarche artistique, quelles sont les beautés (succès, créations, expos, etc.) et quelles sont les laideurs ( embûches, déceptions, refus, etc.) Bonnes et mauvaises expériences, racontez-nous.

Je dois dire que les expériences sont majoritairement bonnes que ce soit en exposition, en galerie ou en symposium. Un reproche : l’obligation de peindre sur place durant les symposiums… J’estime que le choix de peindre ou pas doit revenir à l’artiste. Quand on peint à partir d’une photo que l’on reproduit sur toile, le problème ne se pose pas, mais qu’on crée, on a besoin de son espace, d’être dans sa bulle. Il y a aussi la contrainte des diverses techniques qui ne peuvent pas être utilisées à l’extérieur à cause de la chaleur, du vent, de la poussière.

Je préfère m’occuper du public en l’invitant à regarder une œuvre, l’approfondir, découvrir des choses que l’on ne voit pas au premier coup d’œil.

Quant aux galeries d’art, malheureusement plusieurs d’entre elles sont réfractaires à la différence. On a l’impression qu’elles se copient et que l’on retrouve une certaine forme d’uniformité dans les styles. Ce manque d’ouverture fait que l’art stagne. Heureusement que l’on commence à trouver certains galeristes avec une vision plus large. L’artiste doit magasiner pour trouver les galeries ou autres lieux pour exposer ses œuvres sans y laisser sa peau.

Quel est le but de l’œuvre d’art dans la vie des gens ? Qu’apporte-t-elle ? Est-ce un luxe ou une nécessité ?

À mon avis, l’œuvre d’art est fondamentale dans la vie des gens. Elle fait partie de la culture, elle apporte de la beauté, elle décore un espace, elle parle et peut dégager tellement de choses : une atmosphère, de la tendresse, de la joie, de l’émotion, de la fraîcheur ou encore de la passion. L’œuvre d’art fait partie de notre environnement, c’est une nécessité car elle nourrit notre esprit, nous apporte du bien-être et noue emmène dans une autre dimension. Une œuvre d’art sert à élever nous enrichir culturellement ; elle renforce même notre identité nationale. Malheureusement, beaucoup de gens pensent encore qu’une œuvre d’art est un luxe.

Si vous étiez le propre témoin de vos œuvres, cherchant à analyser pour comprendre l’artiste qui se cache derrière l’œuvre. Que découvririez-vous ?

L’artiste qui se cache derrière l’œuvre… voilà une question pas évidente pour une artiste.

Je dirais une personne optimiste, qui a besoin de s’exprimer, qui veut offrir du rêve, de l’évasion, qui voit le bon côté des choses et des humains et qui veut garder une âme d’enfant. Une artiste qui crée en toute liberté, qui ne veut pas être cataloguée mais garder sa propre expression en extériorisant les différentes facettes de sa personnalité. La diversité est importante à ses yeux. Elle voyage d’un sujet à un autre ; les jours se suivent et ne se ressemblent pas, sa peinture suit le même cheminement.

Quel est le but premier d’une œuvre d’art ? Doit-elle être porteuse d’un message ? Doit-elle faire vibrer une émotion en nous ? Peut-elle simplement exprimer la beauté ?

Chaque artiste a sa vision. Pour moi, la peinture peut être porteuse d’un message, mais ce n’est pas son but premier. Une œuvre d’art doit nous interpeller, nous faire vibrer soit par ses couleurs, soit par le sujet ou son interprétation ; c’est aussi un investissement à long terme.

Quel conseil donneriez-vous à une personne qui se découvre un intérêt pour l’art ? Par où commencer quand on est tout nouvellement plongé dans ce milieu, quand on en est à nos toutes premières expériences créatives ?

Je dirais à cette personne : soyez patiente et persévérante. Il faut aussi qu’elle découvre la forme d’art qui lui conviendra le mieux (peinture, sculpture) et avec quel médium elle se sentira plus à l’aise. Dans le cas de la peinture, il faut avoir une base en dessin et apprendre à connaître ses couleurs enjouant avec, en les travaillant et en les mixant. Il serait bon de suivre des ateliers pour se perfectionner selon qu’on veuille être peintre du dimanche ou que l’on veuille en faire carrière.