Entrevue réalisée par HeleneCaroline Fournier, experte en art et théoricienne de l’art, pour le compte du CIAAZ, avec Steeve Lechasseur, ce 22 avril 2017.


ENTREVUE AVEC STEEVE LECHASSEUR
ArtZoom: Est-ce que vous pensez que l’art visuel est en perpétuelle évolution? Avec votre expérience, avec ce que vous avez vu, vécu et/ou entendu, en tant qu’artiste, pensez-vous que l’art visuel restera «traditionnel» ou si vous pensez que l’art visuel penchera de plus en plus avec la technologie ? Jusqu’où ira la présence technologique dans l’art ? Jusqu’où pourrait-on dire «ceci reste de l’art»? Y aura-t-il un moment où l’art sera dénaturé au profit de la performance informatique, selon vous?
Steeve Lechasseur: C’est une question très difficile. Est-ce que l’art évolue? J’ai envie de répondre oui et non. L’art visuel évolue au fil du temps en fonction de l’évolution des gens, de la mode mais, en même temps, les œuvres classiques anciennes sont, selon moi, des chefs d’œuvre incontournables. Généralement, les artistes témoignent de leur époque. Et il faut savoir de quoi on parle quand on parle d’évolution. Est-ce une évolution morale, esthétique ? Il est là le problème. Est-ce le progrès technologique ? Le monde est-il sain, plus sain qu’avant ? Je ne le crois pas. Il y a une évolution technologique mais pas morale. Il n’y a pas plus de vertu aujourd’hui qu’il y en avait jadis. Le pouvoir augmente, mais ça prend de la sagesse et de la force pour l’utiliser adéquatement. Il y a toutes sortes d’œuvres d’art. Mon art propose de rappeler aux gens l’importance de la spiritualité et de l’amour. Certains artistes agissent comme garde-fou. Une œuvre d’art résulte de l’interaction entre un individu et la collectivité, l’un étant indissociable de l’autre. Je pense qu’il y aura toujours de la place pour l’art traditionnel. L’art ne disparaitra jamais.
Par ailleurs, concernant l’évolution, je crois qu’elle est à l’image d’une spirale qui se déroule à l’infini. On avance, on recule, mais en bout de ligne, on progresse. Mais le monde d’aujourd’hui ne semble pas meilleur que jadis. Peut-être que ce sont les ténèbres qui précèdent la lumière, qui sait?
ArtZoom: On dit souvent que les artistes sont des êtres solitaires, qu’ils sont «seuls», que ce sont des individus « différents des autres », êtes-vous de cet avis? Vous sentez-vous seul(e)? Êtes-vous fondamentalement solitaire? Ou avez-vous besoin de vous entourer de gens pour créer?
Steeve Lechasseur: Les artistes accomplis sont uniques, donc, seuls. Mais ils n’en souffrent pas parce qu’ils sont capables de communion, avec d’autres artistes ou d’autres gens. Pour ma part j’ai besoin de solitude pour créer et les relations humaines me stimulent et m’inspirent ! Il y a une différence entre être seul et se sentir seul. On peut se sentir seul tout en étant entouré. Je crois que la pratique de l’art est salutaire pour se libérer du sentiment de solitude.
ArtZoom: Quelle est votre source d’inspiration? Et que faites-vous pour conserver votre motivation à créer ?
Steeve Lechasseur: Ma source d’inspiration, c’est la lumière, c’est difficile à expliquer, je peins avec la lumière et j’essaie de m’amuser. Ma motivation est la quête de la beauté. Mes mains deviennent une extension de mon esprit ! C’est la quête de soi-même en réalité, soi-même dans son unicité. Je cherche à me connaître moi-même.
Ma démarche est fondamentalement thérapeutique. Par la pratique de l’art, je cherche à grandir et à être plus heureux ! Je cherche la paix, la joie, l’émerveillement. Et ma pratique me procure beaucoup de contentement.
ArtZoom: Est-ce que votre famille a été solidaire de votre décision de « devenir » artiste ou si elle vous a découragé en disant que c’était difficile d’en vivre? Comment s’est fait cette décision de devenir artiste professionnel(le)? Quelle a été la réaction de votre famille à l’époque ? Quelle est la réaction de votre famille aujourd’hui ?
Steeve Lechasseur: Ma famille m’a encouragé, surtout ma mère, à cause qu’on considère chez nous que c’est bon d’avoir une passion dans la vie. Pour ma part, ce n’est pas nécessairement une question de réussite matérielle, c’est une question de réalisation humaine. Ma mère m’a toujours dit qu’il est préférable de réussir sa vie plutôt que de réussir dans la vie. Mais je ne suis pas contre le succès. Je le souhaite pour moi et tous ceux qui font ce qu’ils aiment.
Aujourd’hui, ma famille considère que j’ai fait un bon bout de chemin et ils considèrent que j’ai accompli quelque chose. Ils sont heureux pour moi.
ArtZoom: A quel moment vous êtes-vous intéressé(e) à l’art? Lorsque vous étiez enfant ou une fois adulte?
Steeve Lechasseur: J’ai été attiré par l’art dès mon jeune âge. J’aimais le dessin, la sculpture, les arts en général. Je me rappelle avoir composé des bandes dessinées. L’écriture fait aussi partie de mon expression artistique.
ArtZoom: Quels ont été les obstacles majeurs que vous avez rencontrés au cours de votre carrière? Pensez-vous que tous les artistes passent par les mêmes obstacles? Ou si vous pensez que chaque artiste a ses « propres » obstacles?
Steeve Lechasseur: Chaque artiste a ses propres obstacles. Pour ma part, c’est le manque de moyens pour exposer. Je ne peux pas exposer autant que je le voudrais. Il faut souvent payer pour exposer. Et le succès n’est pas garanti. Peindre est devenu une seconde nature pour moi. Je progresse depuis plus de 25 ans. Je n’ai plus de panne d’inspiration depuis longtemps. Oui, c’est le manque d’argent le problème. Quand je réussis à vendre, j’utilise l’argent pour mes dépenses d’artistes. Ou bien je dois compter sur la générosité de certaines personnes, mais je continue par amour de la peinture. C’est possible que je ne puisse plus exposer un jour. Mais je vais toujours peindre, ça c’est certain.
ArtZoom: Quel est le souvenir le plus heureux de l’une de vos expositions gardez-vous en souvenir? Quel serait le souvenir le plus malheureux ?
Steeve Lechasseur: Mes souvenirs heureux sont tous en rapport aux fois que j’ai fait des expositions solos. C’était super agréable de partager avec les visiteurs. J’aime beaucoup exposer et rencontrer les gens. Il y a aussi les fois où je réussis à progresser et que je regarde le tableau en cours. Tout d’un coup, je suis inspiré et je trouve la ‘’solution’’. Mes souvenirs les plus malheureux sont des anecdotes qui concernent la compétition entre les artistes. Quand j’ai commencé à exposer, je croyais que j’allais me faire beaucoup d’amis artistes mais ce ne fut pas le cas.
ArtZoom: Qu’est ce qu’il faudrait améliorer dans le domaine des arts visuels, au niveau professionnel, selon vous pour améliorer la qualité de vie des artistes professionnels ?
Steeve Lechasseur: Il faudrait que les artistes puissent exposer gratuitement et même qu’ils soient payer pour leurs services. Ce n’est pas normal que les artistes doivent supporter toutes les dépenses. Il faudrait que le gouvernement investisse davantage dans la culture et dans les arts visuels en particulier parce que la culture est essentielle pour la santé de la société.
ArtZoom: Si vous aviez un conseil à donner à un(e) jeune artiste qui désire se lancer dans le domaine, quel conseil lui donneriez-vous?
Steeve Lechasseur: Je lui dirais de pratiquer son art par amour de l’art et de ne pas trop miser sur la réussite mondaine. Je lui dirais que c’est possible de réussir, mais qu’il faut quand même être détaché. Il faut être très patient, persévérer et toujours chercher à s’améliorer.
ArtZoom: Pensez-vous que l’artiste contemporain doit obligatoirement exposer dans un autre pays pour obtenir une reconnaisance professionnelle dans son propre pays ? L’adage « nul n’est prophète en son pays » est-il vrai, selon vous ?
Steeve Lechasseur: Je ne crois pas qu’exposer ailleurs soit obligatoire, mais je trouve que le milieu artistique manque d’encadrement. Certains nous considèrent comme étant professionnel, d’autres non. Exposer à l’étranger peut aider, mais ça coûte très cher. Je crois qu’en bout de ligne, l’important, c’est de durer, de persévérer et de toujours chercher à s’améliorer.
Dans le fond, ce que je déplore dans le milieu artistique, c’est le manque d’aide du gouvernement ! J’espère que mes réponses ne porteront pas à confusion. Les organisations artistiques font leur possible et je suis très heureux de faire partie du CIAAZ ! Mais c’est vrai que ce n’est pas facile pour les artistes ces temps-ci.